L'orientation des étudiants, un juteux business

Article tiré de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur et daté du 25/06/2012.

IAEGE Master 2 Marketing Chef de Produit

Crédit : Bruno Coutier

La trouvaille de Martial Guiette, 42 ans, personnage haut en couleur, a consisté à fonder en 1994, avec un associé, SMBG (ce sont les initiales des fondateurs), une société spécialisée dans le conseil payant aux étudiants qui cherchent à s’orienter dans le maquis des plus de 6 000 masters proposés par les universités et écoles françaises. « Quand il m’a fait comprendre qu’il suffisait d’acheter de la publicité dans son guide des meilleurs masters pour être bien classé, j’ai vu rouge », raconte le directeur de la communication d’une grande école, sous le sceau de l’anonymat.

Réputés donner du travail, les masters sont des diplômes convoités mais souvent coûteux. Guiette a donc créé un « Guide des meilleurs masters » dans lequel il publie des dizaines de palmarès par matière, en proposant aux responsables des programmes qu’il classe d’acheter une double page de publicité, illustrée de la photo du directeur de l’établissement. Certaines écoles vont jusqu’à acheter 60 pages. Ce pavé de 1 664 pages est devenu une véritable vache à lait. Martial Guiette nie qu’il faille payer pour figurer dans son guide. « Jamais de la vie, et je peux le prouver. Les écoles qui prétendent cela sont juste jalouses de concurrentes mieux classées. » Et d’ajouter : « Tous les médias ont de la publicité. »

Irritation

Les palmarès de SMBG exaspèrent les instances publiques. « C’est un exemple de tromperie de tous dans l’impunité totale », tonne Frank Bournois, président de la sourcilleuse commission d’évaluation des formations et diplômes de gestion. Première raison de son courroux: une méthodologie obscure. Le palmarès est censé reposer sur une note de satisfaction obtenue par sondage auprès de diplômés et de recruteurs. Mais aucune note n’est publiée. Ensuite il n’est fait aucune différence entre les « vrais » et les « faux » masters. Et là on touche à un gros problème français. Le terme universel de « master » – qui a remplacé le mot « maîtrise » – se décline en au moins six versions mal définies. « L’appellation camembert est plus protégée par la loi que des formations à 10 000 euros », déplore Frank Bournois.

Un master, qui désigne un cursus de niveau bac+5, est aussi un label de qualité. Dans ce cas, on parle de « diplôme de master » – accordé exclusivement par l’université – ou de « grade de master » – délivré par des grandes écoles (voir encadré). Finalement, on peut avoir fait un master sans en détenir le diplôme ni le grade. Nuance importante, car « cela joue pour l’obtention du statut cadre ou d’équivalences dans des facs françaises ou étrangères », explique Catherine Lespine, directrice de l’Inseec, une grande école de commerce. Comme beaucoup d’établissements, l’Inseec délivre le grade pour son programme de grande école, mais seulement un « titre » pour les 38 masters qu’elle propose par ailleurs.

Pour compliquer la situation, les grandes écoles ont déposé la marque mastère spécialisé (MS) pour un cursus suivi après un bac+5. Quatre-vingt-dix écoles proposent 418 MS dans des domaines qui vont du commerce des vins à la sûreté nucléaire. S’y ajoute le diplôme phare du domaine des afaires, le master of business administration (MBA), qui n’est pas protégé: n’importe qui peut en lancer un. Plus d’une dizaine d’écoles en France proposent des « MBA spécialisés », alors que le principe du vrai MBA est d’être généraliste.

Mise au point

Bref, c’est une telle foire que, l’année dernière, Patrick Hetzel, alors directeur général pour l’enseignement supérieur et l’insertion professionnelle au ministère de l’Enseignement supérieur, a écrit à toutes les écoles pour leur rappeler que « la dénomination « diplôme de master » par les établissements privés n’ [était] pas autorisée ». Il précisait au passage que « les contrevenants sont passibles d’un an d’emprisonnement et d’une amende de 15 000 euros.  »

Pour contourner l’obstacle, des dizaines d’écoles privées ont alors proposé des « masters européens », un standard non reconnu qui, lui aussi, exaspère Frank Bournois. « Les appellations « mastère », « master spécialisé », « master en spécialité », « master européen »ne sont que des tentatives de conférer à un programme une qualité qu’il n’a pas », martèle-t-il. Saisir ces subtilités est évidemment très ardu et permet à des « coaches en orientation », qui guident les étudiants moyennant finance, d’en faire leur miel.

Martial Guiette fut le premier à foncer avec son guide-classement que complètent des salons et un site internet. Pour y figurer, un cursus doit fournir la liste de ses diplômés, censés avoir été préalablement sondés. Cinq réponses d’élèves suffisent. SMBG distribue en outre des étoiles et des « points bonus » à certains programmes dans des conditions difficiles à contrôler. A tel point que, lors d’une réunion orageuse, la conférence des grandes écoles a menacé de le boycotter, sans aller, cependant, au delà des mots. « Je n’ai pas d’estime pour ces palmarès, mais, en y achetant des pages, j’ai des candidats pour mes masters », confesse, gêné, un patron d’école.

Certains candidats paient 600 à 1 200 euros à SMBG pour se faire admettre. De sorte que l’entreprise gagne des deux côtés. Pourquoi la société SMBG ne publie-t-elle pas les notes étayant ses classements? « Parce qu’on risquerait de voir un mauvais sondage pour le master d’une école ou d’une fac très connue », argumente son PDG Martial Guiette. « Or je suis là pour aider les programmes, dit-il, pas pour les casser. » Bourré de publicités ayant l’air d’articles, ce palmarès présenté par SMBG, dans lequel il n’y aurait que des bons – dont certains bizarres -, explique sans doute la réputation de « classement acheté ».

Internationalisation

Catherine Lespine, de l’Inseec, reconnaît investir 100 000 euros par an dans le guide, les salons et les sites de la société SMBG. Tout en estimant que cela n’améliore pas le rang de son établissement, elle trouve qu’on stigmatise injustement l’entreprenant Guiette. François Bonvalet, patron de Reims Management School, partage cet avis. « On le critique, mais il est le seul à présenter un aussi large panorama de programmes étendu au monde entier », note-t-il.

Face aux critiques qui circulent, notamment sur le Net, à propos de ses méthodes, Martial Guiette a internationalisé son affaire afin de recruter des clients étrangers peu au fait de ces réserves. « Si on me conteste en France, à l’étranger il n’y a pas de discussion », se réjouit-t-il. Rebaptisée Eduniversal, son entreprise, cotée en Bourse, n’hésite plus à se qualifier d' »agence de notation établissant les standards mondiaux d’évaluation des masters » et à se prétendre le « site officiel des 4000 meilleurs masters du monde ».

Prétention

Bigre! L’objectif paraît difficile à relever honnêtement étant donné qu’au moins 12 000 institutions sur la planète proposent des masters. « C’est un travail de malade mental », concède Guiette, qui, en réalité, se limite à une liste de 1 000 écoles de commerce. Il se voit néanmoins comme une référence mondiale: « Bientôt, toutes les écoles marcheront avec moi. » Sans lésiner sur la métaphore, il ajoute : « Aux débuts de la Coupe du Monde de Football, il n’y avait que 30 postulants, aujourd’hui il y en a 200. »

Coup de bluff destiné à séduire des investisseurs ou fuite en avant? Difficile à dire étant donné la situation des finances de SMBG. Son PDG annonce un taux de croissance de 35% par an depuis quinze ans, mais l’entreprise doit 80 000 euros à l’Urssaf. Une augmentation de capital de 600 000 euros a dû être réalisée en 2010 auprès d’investisseurs en quête de déductions d’ISF, et une nouvelle levée de fonds a été lancée le 30 mai. L’orientation des étudiants et les palmarès des établissements sont devenus des business cotés en Bourse. Reste à voir s’ils peuvent faire l’économie de règles rigoureuses. D’après une récente enquête de la chambre de commerce de Paris, 36% des étudiants pensent que ceux qui font des classements sont achetés…

 

Demandez le programme

Ecole privée hors contrat : elle peut faire tout ce qu’elle veut – un concours truqué, des promesses fallacieuses… Mais elle peut aussi préparer des concours reconnus par l’Etat (bac, BTS).

Titre homologué ou certifié : niveau le plus bas de reconnaissance, il atteste que le programme prépare au métier annoncé et donne accès à la convention collective de celui-ci.

Ecole reconnue par l’Etat : la qualité de la formation est contrôlée (concours, pédagogie, locaux…). Elle permet à l’élève d’être boursier.

Diplôme visé par l’Education nationale : il permet des équivalences avec l’étranger. Master ou titre de master: il équivaut à une formation de niveau bac+5.

Diplôme de master : une appellation réservée aux diplômes nationaux des universités. Il ne peut être accordé par les écoles privées sauf en cas de partenariat avec une université.

Grade de master : ce label de qualité est délivré à certaines grandes écoles pour une durée limitée renouvelable.

Master of business administration (MBA) : les programmes de qualité sont accrédités par l’Association of MBA (Amba).

Mastère spécialisé : diplôme proposé par les grandes écoles.

 

Patrick Fauconnier

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